Cette résidence suivie d’une exposition collective a marqué une étape essentielle : la toute première résidence et la première exposition du collectif, et, pour certain·e·s d’entre nous, la première rencontre physique après des échanges à distance. Ce temps passé ensemble n’était pas seulement une période de production : c’était un lancement, un point de départ commun, une manière de rendre concret ce qui existait jusque-là à travers des messages, des images et des intentions partagées.
Nous avions besoin de nous retrouver “en vrai”, de créer dans le même espace, de confronter nos gestes, nos rythmes et nos sensibilités — et de voir ce qui naît quand une idée devient une présence.
Les Arches Citoyennes ont offert un cadre particulièrement juste pour cela : c’est un lieu associatif vivant, ouvert aux initiatives culturelles, aux démarches collectives et aux projets engagés. Pendant la résidence, l’enjeu était autant artistique qu’humain : habiter le lieu, s’y croiser, s’y écouter, travailler côte à côte, apprendre à fonctionner comme un groupe.
Très vite, l’espace est devenu un petit écosystème temporaire : on y arrivait avec des fragments (images, souvenirs, références, doutes) et on repartait avec des formes plus claires, des liens plus forts, des idées plus précises.
La création s’est construite dans l’échange : essais, discussions, retours spontanés, gestes partagés, inspirations croisées. L’exposition finale racontait autant les œuvres que le processus : elle montrait des échos entre pièces, des directions parfois différentes mais reliées par un même besoin de réappropriation, de mise en récit, de dialogue entre héritage et présent.
Cette résidence a aussi permis de consolider un point essentiel : le collectif n’est pas une simple addition de pratiques, mais une matière commune qui évolue au fil des rencontres. Chacun·e a mené sa recherche, mais le fait d’être ensemble a agi comme un accélérateur : cela a renforcé la confiance, ouvert de nouvelles pistes et donné une cohérence au projet dans son ensemble.
Au cœur de cette étape se trouve une notion qui nous relie : la Coréanie. Ce mot désigne un lieu imaginaire entre la Corée et la France — un espace qui n’est ni la France, ni la Corée, mais quelque chose d’autre : un territoire mental, symbolique, collectif, en mouvement.
La Coréanie permet de nommer un “entre-deux” que l’on connaît intimement : l’appartenance multiple, la distance, les trous dans l’histoire, les identités recomposées, les langues qui se mélangent, les références qui s’entrechoquent. Ce n’est pas un pays figé : c’est une zone où l’on peut déposer ce qui ne rentre pas dans les cases — et transformer le déracinement en matière créative.
Un moment important de la résidence a été l’atelier animé par Agathe, où les participant·e·s étaient invité·e·s à réfléchir à leur tour à ce pays imaginaire, exactement comme les artistes l’ont fait.
L’idée était simple et puissante : faire entrer le public dans la démarche, l’amener à imaginer ses frontières, ses symboles, ses récits — et à sentir que la Coréanie peut exister dès lors qu’on accepte de penser autrement l’origine, l’appartenance et la mémoire. Cet atelier a créé un espace de parole et d’invention, et a renforcé le lien entre l’exposition et celles et ceux qui la traversaient.
Pour ma part, j’ai présenté un tableau qui condense cette approche en mêlant humour et réflexion. On y voit des personnages qui surgissent de trous, portant des masques traditionnels coréens. La scène s’inspire du jeu de la taupe (whack-a-mole), très populaire en Corée : un jeu moderne où l’on doit frapper la “taupe” dès qu’elle sort de son trou.
Ici, ce mécanisme devient une métaphore : apparaître / disparaître, être attendu / être visé, être vu / être réduit à un rôle. Les masques traditionnels déplacent la scène vers quelque chose de plus symbolique : ils parlent de représentation, de folklore, de ce que l’on projette sur une culture — et de ce que l’on choisit de reprendre, de détourner ou de réinventer.
Le tableau contient de nombreux clins d’œil à la Corée, à l’adoption, aux regards extérieurs et aux identités qui se construisent avec des fragments. L’humour y est volontaire : non pas pour minimiser, mais pour créer une distance, ouvrir une lecture, et permettre une pensée plus fine qu’un récit uniquement dramatique.
Les autres artistes ont, eux aussi, développé des œuvres issues de cette réflexion pendant la résidence. Le fait de travailler autour d’un même territoire imaginaire — chacun·e avec sa langue plastique — a créé une cohérence naturelle et a renforcé nos liens. Cette première étape a véritablement posé les bases : une direction, une méthode, et une énergie commune.
Merci aux Arches Citoyennes, aux partenaires, aux artistes et au public pour l’accueil et la confiance. Nous restons à la recherche de nouveaux lieux pour faire vivre ce type de projet : expositions, résidences, itinérances et collaborations avec des structures souhaitant accueillir une proposition artistique collective autour de la Coréanie.