La Coréanie est un pays imaginaire, né de nos échanges et de nos créations : un territoire entre la Corée et la France, qui n’est ni la Corée, ni la France. C’est un espace symbolique où l’on rassemble des fragments d’origines, de gestes, de langues et de souvenirs — parfois clairs, parfois troués — pour tisser une autre manière d’habiter le monde. Cette notion a pris corps lors de deux expositions/résidences “Coréanie”, pensées comme des moments fondateurs : créer sur un temps donné, se rencontrer, confronter les pratiques, puis ouvrir au public un processus autant humain qu’artistique.
Dans ce contexte, les fleurs deviennent un langage commun. Elles portent des saisons, des émotions, des symboles, et une mémoire qui se déplace : printemps, été humide, automne, hiver, retour des cycles… En Coréanie, elles ne sont pas seulement décoratives : elles servent à dire l’appartenance, la résilience, la fragilité, ou la persévérance — tout ce qui pousse malgré les ruptures.
Des fleurs, il en existe tant en Coréanie : laquelle en serait le symbole ? Celle qui annonce le retour des beaux jours, du printemps et de ses allergies, ou celle qui a une forme si bizarre et qui nous laisse un souvenir automnal inoubliable ? ou la rose qui, se jouant des saisons, persévère et résiste au-delà des rivières et des montagnes.
Cette aquarelle met en scène une mugunghwa dans une douceur presque silencieuse : deux fleurs claires, légèrement rosées, posées comme un souvenir fragile. Le choix du fond circulaire agit comme un médaillon, une fenêtre intime, et isole la fleur de tout décor inutile. On est dans une approche de l’essentiel : la lumière, la transparence, et ce moment où la matière devient air.
La mugunghwa est une fleur qui porte l’idée de continuité : elle revient, persiste, se renouvelle. Ici, je ne cherche pas la démonstration mais le calme, la durée, quelque chose qui tient sans bruit. Les nervures, les ombres fines, les étamines relevées comme une écriture miniature : tout ramène au geste patient et à la précision du regard.
Dans la série, cette pièce ouvre une tonalité : celle d’une Coréanie sensible, délicate, où la mémoire n’est pas forcément dramatique — parfois elle est simplement présente, comme une floraison.
Dans cette seconde variation, la mugunghwa gagne en intensité : la fleur principale est plus pleine, plus affirmée, comme si la lumière venait frapper directement le cœur du pétale. Les tonalités chaudes — rose, rouge, brun — créent une profondeur presque charnelle. Là où la première version parle de douceur, celle-ci parle de force tranquille.
J’aime l’idée que le même sujet puisse raconter deux états : l’apaisement et la résistance. La mugunghwa devient alors un symbole mobile : une fleur qui tient, même quand la saison change, même quand le fond s’assombrit. Les feuilles plus denses, les couches d’aquarelle plus marquées, donnent la sensation d’un souvenir plus proche, plus ancré.
C’est aussi une manière de dire que la Coréanie n’est pas un seul ton : elle oscille. Elle peut être pastel et légère, ou au contraire saturée, plus lourde, plus habitée — mais toujours vivante.
Le lotus apparaît ici comme une présence presque architecturale : une fleur construite par couches, pointes, plis, comme si elle était à la fois organique et dessinée. Son rouge rosé tranche avec les verts profonds des feuilles, et le cercle de fond devient une sorte d’eau symbolique, un bassin mental où la fleur peut exister hors du temps.
Le lotus est souvent associé à l’idée de pureté et de renaissance — non pas parce qu’il est “parfait”, mais parce qu’il émerge. Dans cette aquarelle, la tige fine et droite agit comme un axe : elle relie le bas (la matière, le sol, l’eau) au haut (la lumière, l’ouverture). Même le bouton fermé, à côté, raconte ce qui n’est pas encore — la promesse.
Dans la série, le lotus apporte une respiration : une fleur qui ne se presse pas, qui prend sa place doucement, et qui transforme le regard en pause.
Cette aquarelle représente le doraji — la campanule à grandes fleurs, très présente en Corée (et aussi en Chine et au Japon). J’aime cette fleur pour sa forme simple et pourtant singulière : une étoile ouverte, presque graphique, comme si la nature avait dessiné un signe. Le fond circulaire agit comme un médaillon : il isole la fleur du bruit du monde, et la fait apparaître comme un repère, une “note” tenue dans le temps.
Le doraji porte aussi une histoire plus souterraine : sa racine est traditionnellement utilisée comme remède naturel — notamment contre la toux, l’asthme et certaines inflammations. C’est une fleur qui parle donc autant de ce qu’on voit que de ce qu’on ne voit pas : la partie aérienne, délicate, et la partie invisible, qui soigne. Cette double lecture résonne fort avec la Coréanie : un endroit où l’on apprend à reconnaître ce qui tient debout… parce qu’il y a des racines, des transmissions, des forces discrètes.
Dans la série, cette pièce incarne une idée précise : la guérison n’est pas spectaculaire. Elle est lente, quotidienne, souvent silencieuse. Et parfois, elle prend la forme d’une fleur claire, posée là comme une respiration — un signe de continuité, même au milieu des contradictions.
Le ginkgo est reconnaissable immédiatement : des feuilles en éventail, graphiques, presque comme des signes. Dans cette aquarelle, tout tourne autour de la texture : les couches de vert, les zones plus sombres, les contours blancs qui découpent la forme comme une calligraphie végétale. Le cercle de fond devient un espace de profondeur, une forêt abstraite.
Le ginkgo est un arbre-mémoire. Il traverse les saisons et le temps long, et ses feuilles, quand elles jaunissent, deviennent une signature de l’automne — une beauté qui arrive d’un coup et ne dure pas. Ici, j’ai voulu saisir le moment où le vert est encore présent, mais déjà chargé d’une densité sombre : comme si l’automne était dans l’air, pas encore sur la feuille.
C’est une pièce qui parle d’empreinte : une forme simple, mais impossible à confondre. Comme certains souvenirs : très nets, très identifiables, même quand le reste s’efface.
Cette aquarelle fonctionne comme une scène : une branche, plusieurs fleurs, des boutons fermés, et une profondeur douce qui suggère l’air autour. Le cerisier, c’est la fleur de l’instant : le printemps éclate, puis disparaît. Et c’est précisément cette fragilité qui en fait une image forte. Ici, la composition laisse de l’espace, comme pour dire : “regarde, ça va passer”.
Les fleurs sont traitées avec des nuances de rose et de gris, presque brumeuses, ce qui renforce l’idée d’un souvenir plus que d’un document. Le cercle de fond agit comme un halo : un décor absent, mais présent mentalement. On n’est pas dans la démonstration botanique, mais dans une sensation.
Dans la série, le cerisier porte la phrase “il était une fois” sans l’écrire : un conte bref, lumineux, qui revient chaque année — et qui, à chaque retour, nous rappelle que tout est éphémère, donc précieux.
20x20cm
Papier Arches 300g - Aquarelles